L’usage de l’intelligence artificielle dans le monde professionnel

Visuel Prisme : L’usage de l’intelligence artificielle dans le monde professionnel

Imaginez un robot de cuisine perfectionné. Il en existe depuis plusieurs années. Vous y mettez vos carottes, vos pommes de terre, vos ingrédients, votre veau, et en l’espace de quelques heures, il vous sert une délicieuse blanquette de veau.

D’autres préféreront la faire maison. Ils y passeront parfois trois fois plus de temps, s’y seront pris la veille pour bien la préparer, et auront le sentiment de l’avoir faite avec le cœur. Mais que se passe-t-il lorsque les convives passent à table et préfèrent celle préparée avec le robot ? Car l’important n’est-il pas d’offrir un bon repas à ses invités ? Vous seriez sans doute déçu d’avoir passé tant de temps en cuisine pour une dégustation qui laisse vos invités du dimanche sur leur faim.

C’est de cette façon que j’aborde l’intelligence artificielle. L’IA est un robot de cuisine ultra-perfectionné. Comme lui, ce n’est pas elle qui choisit la recette ni les ingrédients : c’est vous. Elle vous aide simplement à obtenir un meilleur résultat, en un temps resserré, et donc une plus grande satisfaction. Avec l’intelligence artificielle, les idées restent les vôtres, mais le temps de travail est divisé, au service d’une performance mieux maîtrisée : un meilleur résultat, plus rapidement.

Le robot de cuisine comporte pourtant deux risques, que l’on retrouve avec l’intelligence artificielle. Le premier est de rater le repas : le robot exécute la recette que vous lui demandez, à partir de la programmation que vous réalisez. Une programmation mal pensée aboutira nécessairement à un plat de mauvaise qualité. Le second est l’étanchéité : votre robot peut fuir en cas de dysfonctionnement, même rare, et ce que vous y avez mis se retrouve alors là où il ne devrait pas être. L’intelligence artificielle, comme lui, doit donc être utilisée avec prudence : bien formuler ce qu’on lui demande, et veiller à ce que les informations qu’on lui confie restent en sécurité.

Comme pour les robots de cuisine, les intelligences artificielles sont nombreuses sur le marché, et certaines sont spécialisées dans des usages professionnels. Cet article ne vise pas l’exhaustivité et se limite aux solutions les plus connues.

ChatGPT, lancé par OpenAI en novembre 2022, a été le premier assistant d’IA générative à connaître une adoption massive auprès du grand public. Il reste une référence pour la rédaction, la synthèse et la création de contenus. Gemini se distingue par son intégration à l’écosystème Google, notamment Search, Android et Workspace, tandis que Copilot s’appuie sur Microsoft 365, Windows et GitHub. Claude, développé par Anthropic, s’est notamment positionné sur le marché professionnel, avec des offres entreprise intégrant sécurité, conformité, connecteurs aux outils de travail et capacités d’analyse documentaire et de données.

Chacune a ses adeptes comme ses détracteurs. Si certaines excellent dans un domaine précis, d’autres se révèlent plus performantes pour d’autres usages. Pour ma part, je me refuse à en privilégier une seule : la richesse de l’intelligence artificielle tient précisément à la diversité des usages que permet chacun de ces outils.

Encore faut-il choisir les bons. Toute démarche en ce sens devrait commencer par un recensement des besoins de l’entreprise, afin d’identifier les outils les mieux adaptés au travail des salariés.

Fervent adepte de l’intelligence artificielle dans le monde professionnel, je n’en mesure pas moins les risques qu’elle comporte. Trois questions se posent dès lors : quels gains peut-on en attendre ? Quels risques présente-t-elle ? Et comment en encadrer l’usage ?

Quels gains peut-on attendre de l’intelligence artificielle ?

Le premier terrain de conquête de l’intelligence artificielle a été la relation client. Dans le secteur des services, les chatbots sont aujourd’hui capables de répondre aux clients 24 heures sur 24, 365 jours par an. Ils apportent un premier niveau de réponse, assurent un premier traitement de l’information et suffisent parfois à éviter que la demande ne soit reportée sur l’assistance téléphonique. La prise de rendez-vous par téléphone se développe elle aussi, grâce à des assistants vocaux. À titre d’anecdote, j’ai moi-même été surpris de constater, en prenant rendez-vous à l’hôpital pour un proche, que l’échange était entièrement mené par une intelligence artificielle. La preuve, s’il en fallait une, de son essor dans tous les domaines, y compris le service public.

L’intelligence artificielle sert également à générer des contenus. À partir des informations qu’on lui fournit, elle est capable de produire des livrables de qualité et de standardiser la production. Des outils comme Gemini ou Copilot, directement intégrés à leurs écosystèmes, permettent par exemple de rédiger des mails, avec à la clé un gain de temps considérable.

En matière comptable, et plus largement pour le croisement ou le recensement de données chiffrées, elle permet d’obtenir des résultats rapides et d’améliorer les pratiques.

Elle est enfin une véritable aide dans des métiers plus techniques. Dans la construction et l’architecture, elle accompagne la modélisation, notamment à travers le BIM (Building Information Modeling) : une maquette numérique du bâtiment, partagée entre tous les intervenants du projet, qui rassemble ses caractéristiques techniques tout au long de sa vie, de la conception à l’exploitation. Dans le milieu médical, enfin, l’intelligence artificielle connaît un essor considérable en imagerie et en radiographie, où elle contribue à une meilleure détection des pathologies.

Quels risques présente l’intelligence artificielle ?

Le risque le plus important est la fuite de données. Il ne faut pas oublier que, selon les offres et les réglages choisis, ces intelligences artificielles peuvent conserver les données qu’on leur confie pendant plusieurs mois, notamment pour permettre à leurs éditeurs d’entraîner leurs systèmes. Ces données sont alors stockées sur des serveurs qui, même protégés, restent exposés aux mêmes menaces que n’importe quel système informatique. L’actualité récente l’a montré : en avril 2026, l’Agence nationale des titres sécurisés, devenue France Titres, qui gère notamment les titres d’identité et les cartes grises, a été victime d’une cyberattaque, et le ministère de l’Intérieur a confirmé qu’un tiers non autorisé avait accédé aux données personnelles de 11,7 millions de comptes. Cette attaque ne visait pas une intelligence artificielle, mais elle rappelle qu’aucun système n’est infaillible, y compris celui d’un organisme public. Plus on confie de données sensibles à un outil, plus leur exposition peut être lourde de conséquences.

L’autre risque tient à la programmation de l’intelligence artificielle. Qu’elle prenne la forme la plus simple, un prompt écrit ou oral, ou la plus élaborée, une véritable programmation, c’est d’elle que dépendra le résultat produit par l’IA. Une mauvaise programmation ou une demande mal formulée aboutira à un résultat de mauvaise qualité. Dans le meilleur des cas, on perdra du temps là où l’on espérait en gagner : c’est la conséquence la moins dommageable. Mais en l’absence de vérification, l’IA peut aussi produire des résultats faussés, qui seront repris par d’autres services de l’entreprise et serviront de base à de nouvelles informations, fausses à leur tour. C’est un véritable effet de contagion.

Enfin, même une demande parfaitement formulée ne met pas à l’abri de l’erreur. L’intelligence artificielle peut inventer une information, un chiffre ou une source, et l’affirmer avec le même aplomb qu’une vérité. Ces erreurs sont d’autant plus difficiles à repérer qu’elles sont présentées de façon convaincante. Là encore, seule la vérification humaine permet d’éviter qu’elles ne se propagent.

Comment encadrer l’usage de l’intelligence artificielle ?

La première sécurité passe par le recours à des comptes professionnels, conçus pour les entreprises et plus sécurisés que les comptes personnels des salariés. Le choix de l’outil doit également se faire au regard de ses conditions générales et de sa politique de confidentialité. Sur ce point, les offres entreprise des principaux éditeurs, qu’il s’agisse de ChatGPT, de Copilot, de Gemini ou de Claude, s’engagent à ne pas utiliser par défaut les données de leurs clients pour entraîner leurs modèles. La confiance est d’ailleurs devenue un critère de choix déterminant : selon le rapport publié en décembre 2025 par Menlo Ventures, fonds d’investissement par ailleurs actionnaire d’Anthropic, cette dernière capte environ 40 % des dépenses des entreprises américaines en modèles de langage, contre 27 % pour OpenAI, qui en détenait 50 % en 2023.

L’encadrement passe ensuite par la formation. Ce n’est d’ailleurs plus seulement une bonne pratique : depuis février 2025, le règlement européen sur l’intelligence artificielle impose aux entreprises qui utilisent ces outils de veiller à ce que leurs salariés disposent d’un niveau suffisant de maîtrise de l’IA. Le texte fixe l’objectif sans en préciser les modalités. Pour ma part, je recommande d’aller plus loin : au même titre que les formations habituelles sur la cybercriminalité ou la lutte anticorruption, les entreprises devraient rendre obligatoire une formation à l’usage de l’intelligence artificielle, validée par un questionnaire, renouvelée chaque année et suivie par chaque nouveau collaborateur. Mais les questionnaires ne suffisent pas : des sessions doivent être organisées régulièrement, idéalement chaque mois, pour former des groupes de salariés aux outils retenus par l’entreprise.

L’entreprise doit aussi être dotée d’un RSSI, le responsable de la sécurité des systèmes d’information, chargé de protéger les données et les outils informatiques de l’entreprise. Avec le délégué à la protection des données (DPO), garant du respect du RGPD dès lors que des données personnelles sont confiées à un outil, c’est à lui d’encadrer l’usage de l’IA, et c’est vers eux que tout salarié ou tout service doit se tourner en cas de problème. En complément, des référents en intelligence artificielle peuvent être désignés dans les différentes directions et services, sur la base du volontariat, de l’appétence et des compétences, et si leur fiche de mission le permet, afin d’orienter les utilisateurs vers les bonnes pratiques.

Des mesures techniques peuvent également être envisagées. Des pare-feu installés sur les ordinateurs professionnels peuvent limiter l’accès aux seules intelligences artificielles retenues par l’entreprise, afin d’éviter que des données professionnelles ne soient traitées depuis des comptes personnels. Des systèmes de détection peuvent aussi repérer le transfert de mails professionnels comportant des pièces jointes sensibles, pour prévenir toute fuite de données.

Enfin, l’usage de l’intelligence artificielle et ses restrictions doivent être formalisés. Le plus souvent, cela passe par une charte informatique, annexée au règlement intérieur pour être opposable aux salariés, après consultation du comité social et économique (CSE).

S’il est important d’encadrer l’usage de l’IA pour éviter tout incident, il l’est tout autant de préserver la souplesse du recours à ces outils, pour que chaque collaborateur puisse en tirer pleinement parti. Les mesures de sécurité énumérées ici doivent donc être étudiées et mises en place dans le respect de l’efficacité qu’apporte l’intelligence artificielle, sans jamais devenir un obstacle. C’est un équilibre à trouver en amont.

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Revenons à notre robot de cuisine. Personne ne reproche à un cuisinier de s’en servir ; on lui reprocherait plutôt de servir un plat raté, ou de laisser fuir ce qu’il y a mis. L’intelligence artificielle appelle la même exigence. Sa valeur pour l’entreprise ne se mesure pas à la puissance de l’outil, mais à trois choses qui restent entre nos mains : la qualité de ce qu’on lui demande, la vérification de ce qu’elle produit et la protection de ce qu’on lui confie.

Certains pensent que nous avons ouvert la boîte de Pandore. Je pense, pour ma part, que nous avons ouvert une formidable boîte à outils. Les premiers ordinateurs et logiciels, puis l’avènement d’Internet, de la fibre et de la 5G ont transformé nos méthodes de travail ; l’intelligence artificielle en est l’étape suivante. Et comme à chaque fois, les entreprises qui en tireront le meilleur ne seront pas seulement celles qui l’auront adoptée les premières, mais celles qui l’auront le mieux encadrée et le mieux enseignée à leurs salariés.

Le mouvement, d’ailleurs, s’accélère. Nous parlons déjà d’intelligence artificielle agentique : des IA capables d’agir directement dans nos boîtes mail et nos agendas, de se comporter comme de véritables agents, voire d’orchestrer les différents outils d’intelligence artificielle d’une même entreprise. Elles sont là. Plus elles agiront à notre place, plus la question de leur encadrement deviendra centrale. Ne ratons pas ce train en marche, mais montons-y en sachant où nous voulons aller. Car l’intelligence artificielle ne nous dispense pas de penser : elle nous oblige au contraire à garder la main et l’esprit éveillés. Rabelais l’écrivait il y a près de cinq siècles : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »


Sources

  • OpenAI, « Introducing ChatGPT », 30 novembre 2022.
  • Ministère de l’Intérieur, communiqué du 21 avril 2026 ; info.gouv.fr, « France Titres : le point sur l’incident de sécurité », 22 avril 2026.
  • Menlo Ventures, « 2025: The State of Generative AI in the Enterprise », 9 décembre 2025.
  • Règlement (UE) 2024/1689 du 13 juin 2024 sur l’intelligence artificielle, article 4 (maîtrise de l’IA), applicable depuis le 2 février 2025.
  • Politiques de confidentialité des offres entreprise de ChatGPT, Microsoft 365 Copilot, Gemini pour Google Workspace et Claude.
  • François Rabelais, Pantagruel, 1532, chapitre VIII (lettre de Gargantua à son fils Pantagruel).